Tu publies aujourd'hui, ami Marc, un article intitulé Delanoë est libéral. Plutôt que d'inonder ton blog de
commentaires, voici ma réponse. J'espère qu'elle ouvrira un peu les termes du débat.
Je n'ai pas lu le bouquin en question, ni aucun article qui s'y rapporte. A la limite, j'en ai rien à battre de BD ou d'un autre. Cependant, une petite remarque.
Ce n'est pas parce que des mecs comme Madelin ou Devidjian se disent libéraux qu'il faut leur laisser le mot.
Etre social-démocrate, c'est quoi ? C'est reconnaître la plus grande liberté "politique" possible à l'individu tout en veillant à ce qu'elle n'entrave pas celle des autres. Ca se manifeste par la
liberté de pensée, de conscience, de vote, d'expression, etc etc. Je suis libéral philosophiquement, donc politiquement. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen est un texte "libéral",
et c'est un beau texte. Nos démocratie européennes, mais aussi les Etats-unis, le Canada, le Japon et même Israël (je vais me faire des copains, mais j'assume) sont des états libéraux. Les citoyens
votent et leur vote est pris en compte. on y garantit tant bien que mal les libertés publiques (nuances locales) et ceux qui ne sont pas d'accord ont le droit d'ouvrir leur gueule sans finir au
mieux en taule, au pire pendus à un croc de boucher.
Corollaire, ces états ne sont pas des économies dirigées. La liberté d'entreprendre y est garantie, ce qui est un bien. Personnellement, je n'ai rien contre l'idée de créer une entreprise vouée à
faire du profit, tant que cette idée n'a pas pour conséquence immédiate l'exploitation du salarié. Je ne reviens pas sur l'aliénation du travail, car je conçois le principe du salariat comme un
échange (comme modèle d'échange, encore faut-il que les termes de l'échange soient équitables, mais j'y reviens plus loin). Précision, je suis moi-même salarié. Je viens donc fournir mon travail en
échange d'un salaire qui, s'il n'est pas mirobolant, me permet de faire vivre ma famille et de m'assurer quelques menus plaisirs lors de mes temps libres (et passez moi l'expression temps libre, je
n'ai pas dit que je n'était pas libre sur mon temps de travail...).
Nous vivons donc dans des etats libéraux (garant des libertés individuelles) et dans des économies libres dans lequelles chacun est libre (en droit) de créer, de produire et de vendre. Concrètement
: j'apprécie d'avoir le choix quand j'achète mon dentifrice, mais aussi mon journal ou ma bagnole. Si je veux lancer un nouveau journal ou un nouveau dentifrice, je peux le faire (en droit, parce
j'ai pas les moyens...). Et cette liberté est fondamentale.
Alors évidemment, l'égalité des termes de l'échange est un idéal. Le patron sera toujours le patron et je serai toujours l'employé. J'ai besoin qu'il me donne du boulot, mais lui n'a pas besoin de
moi (encore que, dans mon cas particulier, ça se discute). Dans une situation de chômage élevé (au dessus d'un taux minimum structurel que j'évalue à la louche à 4 ou 5%), l'employé ne fait pas
trop le difficile quand on lui propose un emploi. Les abus de cette situation n'entrent pas dans le cadre de cet article, ce n'est pas pour autant que je les ignore.
Evidemment, nous nous sommes donnés des gardes-fous contre les possibles dérives (des lois pour encadrer nos libertés) et des moyens de correction contre les conséquences de l'inégalité des termes
de l'échange (l'état-providence).
Tout celà, pour moi, est un système politique libéral. Idéalement, il devrait être selon la formule de je ne sais plus qui (Cohn Bendit?) "socialement libertaire", c'est à dire garantissant la plus
grande liberté possible dans la façon de mener sa vie privée (orientation sexuelle, philosophique, religieuse etc, garantissant la possibilité de se marier avec qui on veut -il ou elle-, de prendre
du plaisir avec qui on veut et qui veut bien aussi -il ou elle aussi- et de croire en ce qu'on veut -du moment qu'on n'impose pas sa croyance à son voisin).
Cherrs camarades, la définition qu'on donnera au mot "libéralisme" a aussi une autre dimension pour nous, gens de gauche.
Car c'est - entre autre - sur les questions abordées supra que s'est fondée la distinction entre ce qu'on a appelé 'la deuxième gauche' et la 'première gauche' (nommée ainsi, ô ironie, par
opposition à la deuxième). L'opposition entre les marxistes ou marxisants et les libéraux. Ce n'est d'ailleurs pas un étonnement que de voir l'extrême gauche et tous les "alters"
(altersmondialistes, altersouverainistes et autres) se dire anti-libéraux. Ils sont héritiers du courant marxiste-léniniste, dont on sait maintenant que l'émanation politique - la dictature du
prolétariat - n'a jamais produit de régimes fondés sur les libertés publiques. Hélas, me direz-vous, mais c'est encore un autre débat.
Maintenant, au nom de cette liberté, la droite dite "libérale" a prôné une forme de libéralisme économique par lequel elle vise à abolir les mécanismes de régulation dont je parlais ci-dessus, au
nom de la suprématie de la liberté d'entreprendre sur tout le reste. Logique, elle soigne son fonds de commerce, petits commerçants et artisants, entrepreneurs divers et variés qui cherchent à
augmenter leur gain en réduisant leurs dépenses (compression de la masse salariale, mais surtout limitation drastique des charges parmi lesquelles la contribution au bien-être commun -l'impôt et
les taxes).
Nous, gens de gauche, ne devons pas nous laisser prendre par cette escroquerie intellectuelle, qui consiste à faire croire que le libéralisme n'est que la liberté du patron. Le libéralisme
économique vu de cet angle n'est que la liberté du renard libre dans le poulailler libre. L'égalité des termes de l'échange n'est plus garantie, les droits par conséquent non plus. Ce n'est pas un
système "politiquement libéral", mais "économiquement dictatorial".
Redonnons au beau, au joli mot de libéralisme (Tocqueville ! Montesquieu ! Benjamin Constant !) le sens qu'il ne devrait jamais perdre, et ne le cédons pas à la droite. Ces gens-là sont incultes et
manient les mots et les noms (Jean Jaurès, Léon Blum, Guy Môcquet... ) sans savoir ce qu'ils signifient.
Non, "libéral" n'est décidémment pas un gros mot.
[EDIT] on lira aussi avec intérêtl'article de jegounsur la question. Je souscris à son propos.
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